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Friday, December 6, 2013

LE LOUP DE MER PRÉSENTE : Diffluence, affluence, ressac

maintenant je loue la mèr
(CHANT DE LA SIRÈNE) e — je loue une mère, ce n’est pas la mienne, mais chaque matin jusqu’à il y a quelques mois je faisais mon pèlerinage jusqu’au 17e étage de l’hôpital-Babel où elle était gardée et je m’agenouillais devant son trône de draps immaculés pour enregistrer ses commandements. Ses chevilles ne pouvant plus la porter comme sa mémoire, elle se laissait flotter dans cet intarissable océan jusqu’à ce qu’un courant la happe, moi je priais que ce soit rapide ; quand enfin elle se mettait à tourbillonner dans l’eau bouillonnante de son corps calleux, elle me disait on s’est rencontrées en miroitant, toi et moi, deux cailloux lancés à l’eau dont l’onde, dernière ombre, dernière trace d’un passage sur Terre, s’est inévitablement croisée ; tout se mélange, voyez-vous (surtout pour ceux qui ne sont personne) — elle disait le sang et l’eau, il n’y a pas de différence, tu verras, rien n’est parallèle, toi qui n’est qu’un pli dans l’eau, vas-y, lance-toi, la vague t’emmènera,1
(HURLEMENT DU LOUP) 5000 par mois, 12 mois l’année, 100 mètres carrés de sable gris c’est pas si pire, mon bateau est échoué à deux, trois cent mètres de la terrasse, les écoutilles encore dans l’eau — les crabes et les chiens errants ont lentement remplacé les fantômes qui, il n’y a pas si longtemps, dansaient encore sur le pont, les paupières lourdes de rhum et la voix rauque d’avoir trop crié (crié au loup ? pourquoi pas). Maintenant, il n’y a plus que le capitaine qui me rend visite, en fait ce n’est même pas moi qu’il vient voir, il vient le voir lui (Saint-Luc, le maître de la maison), il vient la voir elle. Elle n’est même plus ici. Elle n’est pas restée très longtemps. Elle est tombée pour un vieux loup de mer qui avait l’habitude de raccompagner les jeunes sirènes sur le quai au clair de lune. Elle a saoulé le loup, a volé son trésor, a volé la mer, est repartie seule, sans laisser de pas dans le sable. Elle n’est jamais revenue. Le capitaine ne vient plus voir que le Saint-Luc. Il s’annonce en me chantant1

jeunes os, jeunes tripes, jeunes intestins
jeunes branchies, jeunes nageoires
petit soldat, plombé de sel, sang corail, criblé d’argent2
disait-elle, va chercher mon chat borgne, tu trouveras les réponses. Ayant enfin l’impression d’avoir saisi comme un poisson dans l’eau une mission parmi les miens, je me suis mise à la recherche du chat borgne, mais ce n’est pas exactement lui que j’ai trouvé, enfin si, le chat était là, mais il était tout ce qu’il y a de plus banal (moi qui ai fouillé chaque coin des sept mers je n’ai trouvé qu’un grain de sable), le chat gardait un requin (ou un loup, après tout quelle est la différence) et un trésor. Moi qui n’ai jamais été rien ni personne, je me suis noyée dans les grimoires, ça a été la clé je crois (la clé après le trésor, je suis toute retournée) ça a commencé par Quelqu’un m’a tué / Puis s’est en allé / Sur le bout des pieds (je suis la Haute Mer), puis, dans la nuit, j’ai entendu résonner I am writing To The Lighthouse — the sea is to be heard all through it (je suis le Phare), quand j’ai eu avalé tous les mots, j’ai voulu voler au loup ce qu’il lui restait. J’ai bu la mer jusqu’à ce que je disparaisse (mon corps se noie, où est ma tête ?) Sur la berge, le chat borgne me mâchonne les yeux… On vole ce qu’on peut. Je prie la mère. Je prie la mère. Je pris la mer. Je puis la mer. Je suis la mère. Je suis la mer / mon cri est Aquilon / et de moi il ne reste que
Saint-Luc hurle comme un vieux loup (il faut bien que quelqu’un le fasse). C’est qu’il reconnaît à l’œil troué du capitaine un frère de guerre, ils s’entendent bien, ils me foutent la paix (c’est le seul moment que j’ai pour penser à elle, à ma harpie-reine qui est disparue, comme le temps où je scandais, la mer n’est pas à vendre, maintenant je loue la mer) ; le capitaine est mort il y a longtemps, c’était avant le naufrage, c’était avant l’automne et les sirènes, c’est drôle j’aurais juré qu’on était treize en quittant le vieux continent, il y avait Saint-Luc (le maître), le capitaine, les dix autres, ça fait douze — mais peut-être qu’il y avait un loup à bord, je ne sais plus, ça s’efface — le capitaine disait, l’eau ne se mélange pas au sang, et l’homme n’est pas fait de terre. Le capitaine est mort, l’eau et l’oubli l’ont vaincu. Saint-John lui même craque et crache et faiblit. Mes os pourrissent à des centaines de milliards de millimètres de la mer (je ne sens ni la brume ni l’aquilon) que j’ai louée et à laquelle ma poussière ne se mélangera jamais. C’est ça, nous étions treize. Il y avait Saint-Luc (le chat borgne), le capitaine, les dix autres, et surtout, l’inquiétant frimas, le cri du loup, la damnation du vent, comme

mainte houle gênant l’amère3




Quelques indications de lecture :
1 DIFFLUENCE (n. f.) — Divison d'un cours d'eau en plusieurs branches
2 AFFLUENT (n.m.) — Cours d'eau qui se jette dans un autre 
3 RESSAC (n.m.) — Retour violent des vagues sur elles-mêmes, après un choc

Ce texte contient une citation d'Anne Hébert et une autre de Virginia Woolf. Nous nous excusons des difficultés de lecture causées par le rapprochement des colonnes... 

Wednesday, December 4, 2013

L'entendez-vous qui hurle au loin ? Au clair de lune, le Loup de mer cherche sa famille... Alors qu'il fait fougueusement son chemin vers nous, courant dans la neige de décembre comme Balto dans l'arctique, nous avons happé quelques-uns de ses collègues afin de recueillir des anecdotes sur lui, espérant saisir à travers ces volutes enfumées de paroles mystiques, un peu de sens et d'informations sur le personnage... 

« Notre rencontre a eu lieu autour d'une odeur. La première fois que j'ai parlé au Loup de mer, il y avait une odeur bizarre de poisson. Je lui ai demandé : « Loup de mer, c'tu-toi qui pue le poisson? » Il m'a répondu « non ». Encore aujourd'hui, je lui pose la question, toujours, il me répond « non ». Criss, c'est qui qui sent le poisson? »
- Cire Pôle McCartney  

 ***

« Mal de cœur et Loup de mer. Si vous êtes déjà monté sur un bateau, vous savez comme moi que c’est agréable. Agréable seulement en eaux calmes. Je voulais traverser l'océan pour le continent américain. Mes amis m'ont conseillé un marin de la région où je me trouvais à l'époque.

Je n'avais même pas encore mis le pied sur la plage que j'entendais au loin des « sacrebleu! », « Diantre! », « Milles sabords! »

Timidement, j'approchai du protagoniste en pleine débâcle avec un filet de pêche. Un bonnet de pêcheur sur la tête, il possédait l'accoutrement typique d'un marin averti ayant déjà vogué sur toutes les mers. Cependant un détail attira mon attention : dans sa poche de pantalon un petit calepin en cuir rouge dépassait, le genre de cahier que l'on garde sur nous, à n'en jamais se séparer. Et en vu du cuir vieilli et des marques sur la couverture, il devait le posséder depuis des lustres.

Je lançai un petit Bonjour?, mais le personnage ne se retourna même pas et continua ses injures. Je me râclai la gorge et retentai le coup : « Euh, Bonjour!? » 
Il se retourna enfin vers moi et me dévisagea. 
« - Qu'est-ce que tu fais sur mon bateau?
- Euh... Je... Je..., balbutiai-je, intimidée.
- Je, je, je, je quoi, sacrebleu? me répondit-il, agressivement, plissant le regard. » 
Je repris le contrôle de moi même et lançai d'un coup : « Je suis l'ami dont Patrick a dû vous parler, je cherche à aller de l'autre côté de l'océan.
- Ah oui! dit-il, plus détendu, en m'affublant d'une tape sur épaule. L'Amérique! Bien, bien, bien. On n'devrait pas tarder à partir. (Et il lança dans un cri de guerre :) Fermez les écoutilles! À bâbord toutes! » 
Mais personne ne répondit, nous étions seuls sur le bateau. Je le dévisageai, puis il ajouta : « Et pour que ce soit plus simple, on m'appelle le Loup de mer. »
Ça promettait d'être un voyage bien intéressant. »
- Supermimo

  ***

Vienne le jour, sonne l'heure... Le loup de mer court, de plus en plus vite, il halète mais malgré l'essoufflement intense (qui s'explique par des décennies de Peter Jackson light), il ne s'arrête pas. On me dit qu'il est présentement sur la 40-est, il fera un petit détour par 45.696828,-73.473304, et 45.703857,-73.459228, question de jouer à la marelle entre les îles avant de se trouver une nouvelle tanière dans la métropole. 

Bon vent, à vent-dredi ! 

Monday, December 2, 2013


Lundi, 2 décembre 2013. Nous avons enfin réussi à mettre la main sur cet individu volatile et farouche. Une fois attrapé, nous l'avons traîné jusqu'à nos bureaux, où il a accepté, suite à nombre de menaces et de tentatives infructueuses de compromis, de répondre à notre fameux questionnaire du Ti-Proust. Voici ce que le Loup de mer avait à dire pour lui-même. 
Treize, ça vous évoque quoi ?
Le treize est le nombre premier le plus solitaire au monde, délaissé autant par la numérologie que par la physique. Malgré tout ce qu’on en dit, un char s’appuie tant soit peu sur une troisième roue ; un camion qui en a déjà douze n’a que faire de la treizième (il doit s’en départir à tout prix avant qu’elle ne le coule).

Un élément indispensable à votre processus créatif ?
Un stylo Bic (de ceux qui, d’un bleu-gris foncé, se vendent 27¢ — et aucun autre), moult répétitions à voix haute.


Le pire état émotionnel ?
L’incertitude (qui a pour penchant positif l’ennui).  
Pourquoi écrire ?
Pour partager sa solitude, par défaut, etc.

Auteurs préférés ?
Maupassant, Louis-René Des Forêts, Pennac, Kerouac.

Mis à part l’écriture, quelque violon d’Ingres ?La mer, les biscuits salés, les vieilles peintures...

Le Loup de mer a promis de revenir parmi nous jeudi, pour nous confier un extrait récent de son journal de bord. Qui sait où ses aventures l'emmèneront par la suite ? 

En attendant jeudi, nous essayons présentement de récolter quelques anecdotes de personnages célèbres qui l'auraient connu... À suivre.